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Vicky Beaulieu, entrepreneure et artiste

Foredom, scies, limes, marteaux, postes de soudure, triboulets, tel est le quotidien de Vicky Beaulieu. Formée à l’École des métiers de joaillerie de Montréal, elle s’est lancée dans la création de bijoux sur mesure faits à la main, aidée par un des professeurs : il détient en effet un atelier qu’il loue à Vicky et cinq autres artistes-joailliers pour qu’ils puissent travailler avec les machines dont ils ont besoin.

 

Vicky Beaulieu a toujours travaillé avec des designers : dans le textile pour commencer, où elle faisait des patrons, de la décoration et de la couture, pour finalement suivre son penchant pour le métal. Elle ne travaille pas la pierre en tant que telle mais elle travaille avec pour l’embellir le plus possible : « Un bijou se construit autour de la pierre donc, même si je ne travaille pas la pierre, j’en ai besoin pour pouvoir travailler le métal autour », dit-elle. Les joailliers connaissent des grossistes auprès de qui ils peuvent se fournir en pierres ; le choix des grossistes dépend de qui l’on veut faire affaire avec et du type de pierres recherché. En plus de leur réseau de contacts, les joailliers peuvent se rendre au Salon des pierres, minéraux et fossiles, tenu bi-annuellement à Montréal, pour chercher de nouveaux fournisseurs, acheter des pierres à des fournisseurs venant de Toronto ou du Brésil ou simplement échanger des cartes d’affaires.

 

Le travail sur mesure occupe une place très importante pour Vicky Beaulieu. La production – reproduire un bijou plusieurs fois pour le vendre à plusieurs échelles – l’intéresse moins car moins stimulant intellectuellement. Elle préfère ainsi chercher de nouvelles idées. « Contrairement à une machine qui va extrêmement vite et qui ne fait pas de gâchis, le travail à la main implique de gérer des problèmes qui arrivent soudainement. De plus, on essaie de se rapprocher le plus possible de la perfection mais, humainement parlant, c’est impossible. On se bat toujours avec cette volonté et, pour cela, on apprend à gérer son stress ». Parfois, des merveilles surviennent d’erreurs : réaménager un bijou peut le rendre encore plus beau. « Une erreur comme cela est très difficile à reproduire, souvent même impossible. Mais c’est ce qui fait la beauté de la chose ». Une pièce est unique parce que la méthode de travail a été réalisée de telle façon que le bijou ne peut être reproduit. De plus, pour Vicky, un acheteur ressent qui a travaillé sur des bijoux, notamment à travers l’énergie et l’amour du créateur qui s’y transcendent. Alors qu’elle travaillait avec d’autres designers, certains de ses clients lui ont dit qu’ils avaient ressenti la même générosité dans les pièces de différentes collections sur lesquelles elle avait contribué. « Je pense que le client valorise ce genre de travail où ils sont les seuls à avoir cette pièce, cela ajoute quelque chose de personnel à la pièce ».

Bijoux Vicki Beaulieu

« Ce que j’aime dans mon travail, c’est de rencontrer des gens et de créer quelque chose pour eux en me basant sur mon sentiment par rapport à eux ». Ainsi, lors de la rencontre avec le client, il est question de déterminer ce que le client veut, comment il voit le bijou, quel genre de pierre et quelles couleurs utiliser, mais également quelle est l’histoire du client. L’objectif de Vicky Beaulieu est d’en apprendre le plus possible sur ses clients pour que le bijou leur ressemble et qu’il fasse ressortir les bons éléments de leur vie. « On essaie que tout le monde soit content dans le processus : c’est la bague du client mais c’est aussi mon œuvre d’art. Le plus difficile de la tâche est de mêler les deux histoires ».

 

Le métier de joaillier est mal connu du public car très peu verbalisé. Cette situation oblige Vicky à éduquer ses clients souvent au travers de vidéos qu’elle partage sur sa page Facebook pour qu’ils comprennent le métier et ses obligations. Lorsque les clients viennent la voir, bien souvent ils n’ont aucune idée du rendu final du bijou, ni même du travail et du temps que cela importe. « Parfois j’ai de la manutention à faire ailleurs et, pour ne pas bousculer mes fournisseurs qui ont plein de travail à faire aussi, je me mets un minimum d’un mois pour la réalisation ». Il arrive que Vicky ait des questions d’ordre technique et, pour cela, elle se tourne vers son professeur et vers plusieurs autres personnes pour avoir différents avis, notamment pour les bijoux en or ou en platine qui nécessitent d’y mettre le feu. « On a tous des tactiques de travail différentes et propres à nous, avec des raccourcis qui sont plus faciles pour nous que pour d’autres. Je vais donc peser le pour et le contre et, avec toutes les réponses obtenues, je vais concocter ma propre façon de réaliser la pièce en faisant le moins de gâchis possible. Si tu n’es pas à l’aise avec une façon qu’on t’a conseillée, tu ne vas pas réussir. Donc si tu as le moindre doute, dors dessus car la réussite est liée à la confiance – la confiance en toi et en tes capacités ».

 

Vicky Beaulieu réalise des bijoux tant pour ses clients que pour elle-même. En effet, selon ce qu’elle poste sur sa page, la clientèle n’en devient que plus variée : les hommes viennent pour des boutons de manchette – en argent avec des pierres précieuses – ou pour des bijoux pour leur femme, de nombreux couples pour leurs bagues de mariage ou de fiançailles, et des pères et leur fille pour un cadeau d’anniversaire.

 

Mais comment se fait la promotion ? Par le bouche-à-oreille, Facebook, Instagram, des présentations, pop-up shops et défilés – dont le défilé éthique organisé à HEC Montréal. « Facebook marche énormément pour moi : c’est un outil indémodable qui apporte de la visibilité et une plateforme marketing à partir de laquelle le mot passe ». Vicky fait ainsi son propre marketing et ce, tout le temps, même lors d’un souper avec son compagnon, m’explique-t-elle. Elle profite de chaque remarque ou commentaire fait lorsqu’elle porte ses bijoux pour donner sa carte d’affaires car il s’agit de sa rampe d’accès. La joaillerie étant un petit milieu où tout le monde se connaît, la réputation de l’artiste est très importante. « Le plus gros du travail est de bien cibler le client et d’être sûr de faire ce qu’il veut tout en te respectant dans ton travail. Cela reste un service à la clientèle même si je suis une artiste ». Vicky essaie aussi d’ouvrir le marché à Toronto car cette ville touche la plateforme internationale. Montréal est une bonne niche pour les artistes venant de partout du Québec et désirant grandir dans leur domaine. Cependant, elle est saturée d’artistes et n’a pas énormément de capital, contrairement à Toronto. « Il faut penser à quel genre d’endroit va permettre de t’ouvrir les ailes sur d’autres gens et d’autres contrats ».

 

Collier et bijoux Vicki Beaulieu

Quelles ont été les difficultés auxquelles vous avez dû faire face ?

Un business prend énormément de temps et d’énergie. Un minimum de cinq ans est nécessaire pour voir si une entreprise va fonctionner ou non. Après dix ans, si tu es toujours sur tes pieds, tu es reconnu.

Je suis aussi très émotionnelle comme artiste et comme personne. En tant qu’artiste, tu passes par beaucoup de hauts et de bas selon les semaines. Parfois un seul bijou te fait passer par toute cette gamme d’émotions : au début, tu as une bonne idée, tu visualises le bijou, puis tu essaies d’atteindre la perfection et les ennuis commencent – des imprévus arrivent et prennent plus de temps ou le design réalisé n’est pas exactement comme celui imaginé. Il faut que tu travailles autour de toutes ces petites erreurs-là parce que tu ne vas pas tout recommencer. Le processus créatif peut arriver à diverger étant donné que c’est un travail fait à la main.

 

Le processus lui-même est composé de hauts et de bas, mais il ne faut pas avoir peur de cela : il faut les chérir parce que cela prouve qu’il y a place à amélioration – amélioration de ton produit mais aussi de toi-même par rapport à tout cela. L’important est de trouver des raccourcis et des nouvelles manières de faire. De cette façon, avec le temps, lorsque des problèmes similaires arrivent, tu sais comment les traiter plus rapidement ou alors tu sais comment gérer la situation avant même qu’elle n’ait lieu. C’est du repérage. Un bijou quand tu ne l’as jamais fait, tu commences à zéro complètement – c’est une page blanche à partir de laquelle tu construis. En création, c’est là où tu fais toutes les erreurs et où tu apprends à te sortir de tes erreurs.

 

Quelles ont été vos principales craintes en vous lançant en affaires ?

“Est-ce que les gens vont aimer et acheter mes bijoux ?”

Au début je faisais des bijoux parce que j’aimais cela et parce que je les trouvais beaux mais je ne savais pas si les autres allaient les aimer. Il faut donc faire des tests, à travers des petits pop-up shops et des petits événements. Tu vois ce qui va, ce que les gens aiment, quels genres de catégories d’âge sont intéressés.

Je fais plus des bijoux par rapport à mon cœur, à ce que je trouve beau et ce qui me représente et après ma clientèle me trouve une certaine mesure. C’est sûr qu’il faut que je coure un peu après aussi mais c’est vraiment avec mon travail que les gens viennent à moi. Si je ne travaille pas pendant des semaines, je n’aurai rien et personne ne va me contacter. Mais si je poste des nouvelles choses, si je travaille et si j’ai des nouvelles idées, les clients viennent me voir.

 

Quels ont été vos plus grands succès jusqu’à présent ?

L’année dernière, j’ai participé au Festival Mode et Design, la référence mode à Montréal pendant l’été. Ce n’est pas beaucoup mais c’est déjà cela. C’était comme si j’avais eu une confirmation de la ville de Montréal qu’elle connaissait mon nom et suivait mon travail. Cela fait chaud au cœur parce que, depuis quatre ans que je travaille à mon compte, il y a toujours un moment d’hésitation à savoir : “Est-ce que les gens vont finir par me connaître ? Est-ce que mon travail va être apprécié à sa juste valeur ?”. Avec le Festival Mode et Design, c’était un partage des créations de tous et chacun, mais aussi un partage de la plateforme montante. C’était une petite tape dans le dos en voulant dire : “Tu es capable. Cela ne fait pas très longtemps que tes créations sont en ligne mais déjà la communauté de la mode à Montréal se passe le mot et connaît ton nom”. Montréal, c’est quand même petit donc ça passe ou ça casse parce qu’on est beaucoup.

J’ai aussi eu plusieurs stylistes qui m’ont demandé pour emprunter mes bijoux pour un photoshoot. C’est là où tu vois qu’il y a des gens qui reconnaissent ton travail et qui veulent le partager.

 

Si vous aviez un message à faire passer à des femmes désireuses de se lancer en affaires, quel serait-il ?

Si tu veux, tu peux. Mais il faut travailler fort, il faut croire en ton produit, mais croire en toi d’abord et avant tout.

Entoure-toi donc de bonnes personnes, de personnes qui t’aiment vraiment, pas juste du monde qui veut profiter de toi. Entoure-toi de personnes qui ont confiance en toi, qui croient en toi. Ce genre de personnes, tu n’en comptes que sur une main, pas besoin d’en avoir plein. Ces personnes vont te rappeler, quand tu es en période de remise en question et de doute, pourquoi tu fais ça, pourquoi tu es là et pourquoi tu as décidé de te lancer à ton compte au lieu d’avoir un job de 9 à 5 comme tout le monde. Je me considère chanceuse dans la vie parce que j’ai vraiment eu des bonnes personnes en arrière de moi pour me pousser et pour me soutenir là où j’en avais besoin. C’est sûr qu’il y a des moments de questionnement en tant qu’entrepreneur, surtout janvier/février pour nous.

Alors, si tu veux, tu peux. Et entoure-toi des bonnes personnes. Cela va vraiment t’aider

Pour voir ses créations : Vicky Beaulieu Design

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